Caroline Lamarche
Mobilité durable ou maladie durable ?
Le cas de l’autoroute Cerexhe-Heuseux-Beaufays.
Les sujets environnementaux défraient les chroniques. Pas une semaine sans que les médias ne nous rendent témoins de nouvelles dégradations en divers points du globe. En Belgique, par contre, pays où la pression sur l’environnement est intense, l’approche est souvent feutrée, voire confidentielle. Attachés à notre bien-être, nous sommes nombreux à nous préoccuper de la santé de la planète, mais trop peu à réagir sur notre propre terrain.
Le projet CHB est à cet égard inquiétant et significatif. CHB, c’est Cerexhe-Heuseux-Beaufays, du nom des villages que relierait, de part et d’autre de la vallée de la Vesdre, en région liégeoise, une nouvelle autoroute. Une autoroute de plus ? Oui.
Je demande d’avance l’attention du lecteur et sa curiosité citoyenne. Car ce projet n’offre en effet rien de particulièrement séduisant. Conçu il y a plus de trente ans, c’est aujourd’hui, à l’heure des changements planétaires, un dinosaure. D’où l’intérêt : son anachronisme, l’obstination de certains à y voir une priorité, l’inquiétude et l’incompréhension des autres interrogent nos choix de société. En particulier ce que l’on nomme « développement durable », qui recouvre à la fois la qualité de la vie, la relance économique et la préservation de l’environnement. Bref, notre avenir.
Prévue depuis la fin des années soixante pour soulager le « trafic de transit », entendez celui qui traverse l’Europe par ces grands axes que sont les autoroutes wallonnes, la liaison autoroutière CHB parachèverait le « ring » de Liège. CHB : pour le moment, un trait sur une carte entre l’E25 et l’E40, coupant la vallée de la Vesdre, ce poumon vert à l’est de Liège, et, sur les hauteurs, une série de zones habitées (à Soumagne, Fléron, Trooz, Beaufays). Dans peu de temps, si ce projet se réalise, ce sera une jetée de béton et son cocktail de nuisances visuelles, sonores et autres, soit douze kilomètres et demi d’autoroute avec, excusez du peu, deux échangeurs d’extrémité et quatre sorties intermédiaires, plus trois viaducs. Le tout pour un montant annoncé (et inchangé depuis vingt ans) de 180 millions d’euros.
La Région Wallonne a-t-elle les moyens de financer ces ouvrages? Non. Dès lors le projet CHB fait l’objet d’un montage financier, hors budget, assorti d’un prêt demandé à la BEI (Banque Européenne d’Investissement). Endettement qui sera à la charge des Wallons pour plusieurs décennies.
On peut rêver à ce que deviendrait cette somme si, au lieu de considérer l’Europe comme une vache à lait, on s’employait à réparer et aménager le réseau existant (de plus en plus dégradé) et à investir, pour l’avenir, dans une mobilité alternative.
Encore faudrait-il, pour ce faire, amorcer l’ombre d’une réflexion. Or si, en 2005, le gouvernement wallon a dégagé 7,5 millions d’euros pour les études techniques du projet de liaison CHB, il n’a pas mis un euro pour s’assurer que ce projet représente un bon choix. Oui, vous avez bien lu : alors qu’on en parle depuis plus de trente ans, il n’existe pas d’évaluation globale du projet CHB. L’étude de référence, (Stratec - 2003), qualifiée de « socio-économique » n’est en réalité qu’une étude financière (destinée à la Banque Européenne d’Investissement ?). Cependant, elle contient des informations qui démontrent que ce projet est plus que contestable. Mis en évidence par l’analyse d’Inter-Environnement Wallonie, en voici quelques exemples dont on ne comprend pas très bien qu’ils n’aient pas modéré l’enthousiasme des décideurs : un trafic à 97 % local, un gain de temps pour les usagers de 1,5 % seulement, un gain en kilomètres quasi nul, certains axes locaux soulagés (la N3, à Soumagne uniquement), mais d’autres qui verront croître leur circulation (comme l’E40 à Cerexhe). À cela s’ajoute un élément dont l’évidence saute aux yeux : la réalisation de cette autoroute contribuera à vider encore un peu plus Liège de ses habitants et de ses activités au profit de la périphérie. Sans mentionner les dommages irréversibles causés, aux portes de la ville, à un patrimoine naturel (bois et landes, sentiers GR, proximité de sites classés Natura 2000) de très grande qualité.
Les avertissements, pourtant, n’ont pas manqué. On se reportera aux études réalisées par l’asbl Groupement CHB (www. groupementchb.com) ou par Inter-Environnement Wallonie (www.iewonline.be, voir « dernières entrées »). Mais aussi à la Conférence européenne des ministres des Transports (Table ronde « Transport et développement économique », 2001) selon laquelle « l’impact de ce type d’investissement sur l’emploi et l’économie demeure limité – du moins dans les pays développés – et peut même, à une échelle purement régionale, être négatif ». Le « tout à la route » a fait long feu et son efficacité est remise en question en haut lieu.
Or, à quoi assiste-t-on ? À une véritable fuite en avant du gouvernement wallon qui, pris d’une urgence suspecte, s’offre un « permis spécial » pour CHB, en modifiant purement et simplement le Code wallon d’aménagement du territoire, ce qui lui permet de faire passer à la trappe la procédure de révision du plan de secteur de Liège ainsi que la mise en place d’études comparatives avec d’autres alternatives de mobilité. Voilà donc les riverains floués de leurs droits, les communes livrées à elles-mêmes, la région liégeoise privée de vision globale, et un projet pharaonique sur le point d’être réalisé sans étude d’impact au niveau du plan de secteur de Liège.
À l’heure où les problèmes environnementaux et énergétiques se posent de manière de plus en plus cruciale, des procédés aussi expéditifs sont-ils acceptables ?
À quand une information qui ne prenne pas le citoyen pour un aveugle ou un sourd ou pour un électeur docile ?
N’est-il pas urgent de s’arrêter pour réfléchir ? Et engager un vrai débat ?
Mobilité durable ? Ou maladie durable ?
Caroline Lamarche, écrivain.

